Juste une trace

édito

Les oligarques du streaming

Des centaines de millions d’utilisateurs plébiscitent le streaming mais il ne serait rentable pour personne ? C’est fou !

– Science-Fiction sectorielle par Paul Bessone –

Évidemment, dans la vie quotidienne, le streaming c’est bien, c’est moderne, c’est pratique et les utilisateurs semblent satisfaits. Théoriquement, tous les artistes et tous les producteurs peuvent s’en servir, bénéficier des évolutions et profiter du streaming pour encore plus et encore mieux diffuser leurs réalisations. Mais comme vous devez vous en douter, l’intérêt financier du streaming ne concerne aujourd’hui encore qu’une minorité d’acteurs, des oligarques.

Dans le secteur de la musique, une poignée d’entreprises exploite d’énormes catalogues. Ces entreprises ont tout intérêt à rassembler les «micro miettes» générées par le streaming. Elles ramassent même quasiment tout. Elles massifient des milliards d’écoutes puis en font des gâteaux industriels. Elles mangent chacune comme quatre, dévorent, avalent, se goinfrent à la chaîne, 24h/24h, en flux tendu et haut débit.

Pour leurs artistes renommés qu’elles flattent ou bichonnent et pour soigner les apparences, elles rouspètent tout de même de temps en temps au sujet des faibles rémunérations que procurent le streaming. Après tout, c’est aussi du commerce et en échange de l’autorisation de mise à disposition de leurs catalogues exclusifs, il faut bien une compensation de base et tenter d’obtenir, au fur et à mesure, toujours plus. C’est de bonne guerre,  mais c’est plus de la chamaillerie pour la forme que pour autre chose. Elles s’arrangent toujours avec les opérateurs de streaming. Elles s’arrangent toujours avec leurs cousins.

Saviez-vous par exemple que les propriétaires ou principaux actionnaires de cette poignée d’entreprises du secteur de la musique, via d’autres fonds, comptes, noms ou sociétés soeurs, sont également copropriétaires de plateformes de streaming ?  En fait, elles font toutes (ou presque) partie de mêmes familles, des fois par alliances, issues du même moule, cul et chemise, tout d’une oligarchie en quelque sorte.

Saviez-vous aussi que des revenus minimum garantis assortis d’avances sont accordés par ces plateformes de streaming à cette poignée de gros fournisseurs de contenus ? C’est presque un jeu d’écritures comptables ou un tour de magie qui permet d’effectuer, avec une main, des placements et des investissements, puis avec l’autre main, de s’accorder des avances et des rétributions (avec une partie des placements et des investissements). Un système un peu complexe, fermé, confidentiel, voire nébuleux, qui contribue peut-être à creuser les pertes desdites plateformes de streaming. Toujours et encore des pertes affichées, donc que des micro miettes à reverser.

En fait, les dés semblent un peu pipés et pour pas mal de temps !

Les oligarques jouent entre eux au streaming et jonglent avec le travail et les emplois des autres. Grâce au streaming, ils peuvent enfin s’affranchir de plusieurs types de fournisseurs, éliminer les stocks, réduire les risques d’une mévente, se passer de détaillants trop lourds, limiter le poids des stars capricieuses, augmenter la valeur des plus dociles. Le streaming est une véritable opportunité pour diminuer la plupart de leurs contraintes. Ils finiront même par se passer d’artistes (« produisez-vous ou trouvez un label, revenez ensuite, on s’occupera du reste… »). Ils changent continuellement de visages comme de personnel et n’attachent pas d’importance aux métiers ou aux secteurs d’activités. Ce sont des mutants qui réalisent des opérations. En général, au bout d’un certain temps, ils délaissent le jouet et s’en détachent pour aller prendre celui du voisin. Ils tolèrent encore les organismes ou sociétés de gestion collective pour se délester de tâches juridico-administratives complexes et traiter des millions de données à leur place (jusqu’au jour où…). Ils se concentrent sur le porte monnaie de l’utilisateur et débordent d’imagination pour obtenir le sésame tant convoité : une autorisation de prélèvement bancaire.

Au regard des modèles économiques qu’ils développent, la musique n’aurait plus grande valeur. Les consommateurs l’entendent bien et sont quelque peu désorientés. Certains pensent même que la musique est gratuite.  Selon l’étude « Accros de la Musique » de l’Institut des Métiers de la Musique, 26% des gens qui déclarent ne pas pouvoir vivre sans la musique n’ont pourtant pas dépensé le moindre sous pour elle durant les douze derniers mois.

Au bout du compte, les consommateurs prendront des abonnements pour écouter de la musique ou du moins pour avoir un accès illimité à une banque de données musicales. C’est clairement le service que les utilisateurs payeront, pas la musique. Les opérateurs de streaming permettront aussi de vendre de nouveaux équipements, toujours pas de la musique. Les oligarques s’enrichiront encore ainsi.

Et pour la majorité de ceux qui continueront à créer et à produire des enregistrements (sous réserve d’être bien identifiés), les plateformes de streaming en déficit ne reverseront que quelques micro miettes. C’est un scénario qui tient la route.

C’est bien joué pour une poignée d’oligarques mais c’est tout de même un peu violent pour des milliers d’artistes, d’artisans, d’ouvriers, de femmes et d’hommes qui veulent vivre de leur travail et ne pourront se résigner bien longtemps et aussi facilement à produire à perte des albums.

Mais rassurons-nous, le «tout streaming» n’est pas encore l’unique scénario.

Une histoire à suivre…

En attendant, n’hésitez pas à prescrire les pépites Juste Une Trace

En streaming pour vous faire plaisir

Si vous ne voulez surtout pas dépenser d’argent pour acheter de la musique, en cherchant un peu et en vous tournant des fois sans le savoir du côté obscur de la force, vous trouverez des albums gratuits entièrement disponibles sur internet.

Par Paul Bessone

Si les albums sont mis en ligne consciemment et d’un commun accord entre les artistes, les auteurs, les compositeurs et les producteurs, cela ne pose pas de problème. Après tout, ils peuvent offrir ce qui leur appartient.

Photo Edith Gaudy
L’Âge d’Airain (Rodin) – Photo Edith Gaudy

Mais ils ne sont pas les seuls à donner de la musique. D’autres le font à leur place sans respect ni contrepartie, rarement par erreur ou ignorance. Dans ce cas, les albums sont mis en ligne, compressés, diffusés et distribués par des pilleurs, des voleurs et des arnaqueurs.  La musique est un bel hameçon et les truites en raffolent ! Vous verrez des publicités qui n’ont rien à voir avec les compositions musicales et l’univers des artistes. Vous inviterez peut-être des hackers dans votre maison. Ils pourront même vous transmettre des virus, des boutons ou autres infections après vous avoir subtilisé vos mots de passe.

Plus sérieusement, lorsque vous écoutez en streaming un de nos enregistrements, avec ou sans abonnement, c’est normalement parce que nous donnons préalablement une autorisation à l’opérateur du service que vous utilisez. Même principe pour le téléchargement. En échange, l’opérateur s’engage à nous rétribuer pour chaque diffusion puisqu’il vous vend toujours quelque chose. Pour les comptes, nous devons lui faire aveuglement confiance car nous n’avons quasiment aucun moyen de vérifier vraiment et sans intermédiaire ce qui se passe. Nous constatons simplement ce que nous recevons des plateformes dites légales.

Photo Edith Gaudy
L’Âge d’Airain (Rodin) – Photo Edith Gaudy
Au final, même en cas de succès,  nous nous demandons toujours comment naviguer et évoluer dans un système où les modèles économiques ne prévoient qu’un partage de «micromiettes».

Pourtant, nous acceptons leurs conditions. Mais c’est uniquement pour vous faire plaisir et participer à la «révolution numérique», à cette grande et longue marche forcée vers le tout connecté, vers le tout disponible partout et tout le temps. Les artistes renommés obtiennent des millions d’écoutes en streaming, quelques milliers d’euros ou de dollars sur leurs comptes en banque. Même s’ils rouspètent de temps en temps au regard des faibles revenus générés par ce mode de consommation, ils ne renoncent pas au référencement sur les plateformes de streaming, ils ne limitent pas l’écoute intégrale de leurs albums.

Ces artistes à succès ne veulent pas sanctionner leurs fans et risquer de ternir leur image.  On doit pouvoir les écouter partout. C’est un peu normal quand on voit les sommes que ces mêmes fans dépensent déjà pour assister à leurs concerts.

Photo Edith Gaudy
L’Âge d’Airain (Rodin) – Photo Edith Gaudy

Il y en a aussi parmi eux qui prennent des abonnements afin de tout écouter en «illimité sans pub» pour une centaine d’euros ou dollars par an. Ceux-là ont encore plus l’impression de payer pour la musique. En fait, ils payent un service et les artistes, comme la grande majorité des producteurs, ne sont que symboliquement rétribués.

Si vous n’avez vraiment pas les moyens d’acheter nos albums, nous mettons généralement quelques titres en ligne gratuitement, à votre disposition, pour assurer la promotion des projets que nous portons. Écoutez les et parlez en. Ce sera votre façon de nous renvoyer l’ascenseur.  Vous pouvez créer votre propre playlist et la diffuser sans modération sur les réseaux sociaux.

Vous êtes de véritables programmateurs-diffuseurs et si vous avez une communauté, des amis auditeurs intéressés par la musique que vous partagez, nous aurons peut-être le plaisir de recevoir et traiter des commandes.
N’hésitez pas à prescrire nos pépites.
Photo Edith Gaudy
L’Âge d’Airain (Rodin) – Photo Edith Gaudy

Traces de streaming

Pourquoi faudrait-il acheter un abonnement à un opérateur de streaming pour écouter de la musique en ligne ? Après tout, écouter de la musique via une plateforme, c’est un peu comme écouter une playlist radio. Qui paye pour écouter la radio ? Afin de multiplier le nombre d’usagers, les plateformes se lancent donc dans l’illimité gratuit partout et adoptent, de fait, des modèles proches des opérateurs radiophoniques. À moins de lui offrir des avantages exceptionnels (qualité du son, rédactionnel, exclusivités…), l’usager ne voudra pas payer pour écouter.

Théoriquement, pour se permettre d’offrir l’écoute, les opérateurs de streaming doivent avoir le plus grand nombre d’usagers qualifiés puis doivent obtenir une valorisation auprès d’annonceurs acheteurs de contacts ou bien utiliser les diffusions pour vendre d’autres choses. Comme le tour n’est pas joué, les plateformes de streaming, en attendant, ne proposent pas grand chose à leurs fournisseurs de matière première (les auteurs, les artistes, les producteurs, les éditeurs). L’insatisfaction se généralise et devient globale. Faut-il inéluctablement et à n’importe quelle condition être sur Spotify, Deezer, R-dio, etc… ?

Dans les années 30, les ventes de partitions et de disques s’effondrent … C’est la crise ! Les opérateurs radiophoniques prennent la main, portés par leur nouvelle technologie, ne reversant quasiment rien aux titulaires de droits et finissant même par acquérir des catalogues …

D’un point de vue technologique et tout simplement pratique, tout le monde s’accorde pour affirmer que l’avenir de la diffusion de musiques enregistrées devrait passer par le streaming. Une évidence ! Cela ne veut pas dire qu’il faut répéter toute l’histoire. Les fournisseurs de matière première (les auteurs, les artistes, les producteurs, les éditeurs) disposent aujourd’hui de droits mais aussi de moyens pour diffuser à l’échelle planétaire. Ils peuvent même offrir gratuitement les diffusions si cela permet de générer des ventes ou des revenus indirects.

Pour l’heure, le streaming économiquement rentable, c’est une drôle d’affaire. Mais ce n’est pas l’affaire de tous. Les modèles proposés reposent sur la taille des catalogues et la forte notoriété de quelques artistes. Tout est basé sur la massification des données et le volume dans l’espoir d’avoir des annonceurs et de l’audience. Les opérateurs proposent encore des formules hybrides, avec ou sans pub et s’efforcent de dire qu’ils représentent l’avenir, le seul. Bien évidemment, des investisseurs sont sensibles à ces discours.

Pour l’artiste en développement qui a quelques milliers de fans ou le label indépendant qui ne compte qu’un nombre limité de références plutôt confidentielles, le streaming aux mains de quelques opérateurs tiers ne peut pas représenter une véritable source de revenus. Au mieux, sur les plateformes de streaming vidéo, il s’agit d’un moyen de promotion… et encore… Pour le label Juste Une Trace par exemple, en 2013, un titre diffusé en streaming génère en moyenne 0,006 euro. Il faudrait plus de 80.000 diffusions en streaming «payant» pour financer le salaire d’un seul musicien pour une seule journée de travail en studio d’enregistrement … Par ailleurs, la présence sur les plateformes de streaming n’a pour l’instant aucune incidence positive ou négative avérée sur les ventes de musiques enregistrées ou même le référencement. Les plateformes ne sont pas vraiment des lieux de découvertes et les mécanismes de prescription et de partage sont avant tout virtuels : les utilisateurs cherchent et espèrent trouver ce qu’ils connaissent déjà. Dans ces conditions biens réelles, les modèles économiques proposés aux fournisseurs de matière première sont encore nocifs.

La situation n’est pas tout à fait la même pour tous. Une major obtiendra généralement un minimum garanti d’une plateforme de streaming pour la mise à disposition de son catalogue. C’est au moins cela de pris (si la facture est honorée). Les acteurs du streaming ont besoin de nombreuses références et de la notoriété des catalogues majors pour attirer la masse. Par contre, un indépendant ne percevra rien pour la mise à disposition de son catalogue sur la plateforme de streaming. Il faut contribuer gracieusement et avec le sourire… Isolément, l’artisan indépendant ne représente jamais grand chose. Il fait partie d’un ensemble pour la plateforme : un ensemble qui pèse, une addition de micro-miettes, une valeur ajoutée en terme d’image.

Pour l’artiste en développement ou le label indépendant, les modèles économiques de ces opérateurs correspondent à des offres d’exploitations où ils seront toujours déficitaires. Les dépenses directes ou indirectes relatives à la mise à disposition d’un répertoire sur les plateformes de streaming actuellement opérationnelles sont bien plus importantes que les gains potentiels même en cas de succès planétaire. Plus concrètement, le label attendra plusieurs mois des relevés qu’il ne pourra même pas contrôler. Rien que la gestion correcte desdits relevés de diffusion lui coûte plus que ne rapportent lesdites diffusions, sans parler des heures passées à promouvoir ces mêmes écoutes, à transférer des url et créer des liens pour développer une audience et surtout le trafic sur des plateformes tierces… sans même en être actionnaire. Alors faut-il vraiment s’investir dans ces entreprises ?

Finalement, l’économie du streaming ressemble nettement à celle de la radio des années 30 … mais avec encore moins d’opérateurs, une plus forte concentration, moins de droits, et sans doute plus de frustration. L’Eldorado annoncé à grand renfort de marketing n’est pas à partager. Du coup, il n’est pas certain que l’avenir d’un label comme Juste Une Trace passe par une présence permanente sur les plateformes de streaming détenues par quelques opérateurs.

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